Ceci est une sorte de traduction du texte "The Age of Essay", de Paul Graham.
L'original, de septembre 2004, est disponible ici.

L’ère de l’essai

Vous vous rappelez des essais que vous aviez à écrire au lycée?

Le sujet, le paragraphe d’introduction, les paragraphes de soutien, la conclusion.

La conclusion étant, par exemple, que Achab était une figure du christ.

Oy?? Donc, je vais essayer de vous donner l’autre côté de l’histoire: ce qu’est vraiment un essai et comment en écrire un. Du moins, comment moi, je l’écris.

Mods

La différence la plus évidente entre les essais réels et ce que l’on doit écrire à l’école, c’est que les vrais essais ne sont pas exclusivement basés sur la littérature anglaise.

Certes, les écoles devraient enseigner aux élèves comment écrire. Mais à cause d’une série d’évènements historiques, l’apprentissage de l’écriture à finalement été mélangé avec l’étude de la littérature. Ainsi partout les étudiants écrivent non pas sur des sujet tels que comment une équipe de base-ball avec un petit budget pourrait entrer en compétition avec les Yankees, ou l’importance de la couleur dans la mode, ou ce qui fait un bon dessert, mais sur le symbolisme dans l’écriture de Dickens.

Avec comme résultat qu’écrire semble être ennuyeux et sans intérêt. Qui s’intéresse au symbolisme de Dickens? Dickens lui-même serait plus intéressé par un essai sur la couleur ou le base-ball.

Comment les choses en sont-elles arrivées là? Pour y répondre, nous devons retourner de près d’un millier d’années en arrière. Aux environs des années 1100, l’ Europe commença enfin à prendre son souffle après des siècle de chaos, et dès qu’ils eurent le luxe de la curiosité, ils redécouvrirent ce que nous appelons “les classiques”.

Cela fut un peu comme si nous étions visités par des êtres venant d’un autre système solaire.

Ces civilisations anciennes étaient tellement plus évoluées, que pour les siècles suivants le principal travail des savants européens , dans presque tous les domaines, était d’assimiler ce qu’ils savaient.

Durant cette période, l’étude des textes anciens acquis un grand prestige. Cela semblait être l’essence même de ce que les savants faisaient. Comme le savoir européen gagnait du terrain; il devenait de moins en moins important; vers 1350, quelqu’un voulant apprendre les sciences, pouvait trouver de meilleurs professeurs qu’ Aristote à son époque. [1] Mais les écoles changent plus lentement que le savoir. Au 19ème siècle, l’étude des textes anciens était toujours l’épine dorsale des programmes d’études.

Le temps était alors venu pour cette question: si l’étude des textes anciens est un champ valide pour le savoir, pourquoi pas les textes modernes? La réponse, bien entendu, est que la raison d’être originelle de l’érudition classique était une sorte d’archéologie intellectuelle qui n’avaient pas de raison d’être pour les auteurs contemporains. Mais pour d’évidentes raisons personne ne voulait donner cette réponse. Le travail archéologique étant principalement fait, cela laissait entendre que ceux étudiant les classiques, s’ils ne perdaient pas leur temps, du moins travaillaient sur des problèmes de moindre importance.

Et c’est ainsi que débuta l’étude de la littérature moderne. Il y eut au début une bonne dose de résistance. Les premiers cours de littérature anglaise semblent avoir été donnés par les universités les plus jeunes, particulièrement les américaines. Dartmouth, l’université du Vermont, Amherst et la University College de Londres enseignaient la littérature dans les années 1820. Mais Harvard n’eut pas de professeur de littérature anglaise avant 1876, Oxford pas avant 1885. (Oxford possédait une chaire de chinois avant d’en avoir une d’anglais.) [2]

Ce qui a fait pencher la balance, au moins aux USA, semble avoir été l’idée que les professeurs devaient faire de la recherche ainsi que d’enseigner. Cette idée (ainsi que le doctorat, le departement, et en effet le concept entier de l’université moderne) fut importé d’Allemagne à la fin du 19ème siècle. Commençant à John Hopkins en 1876, le nouveau modèle se propagea rapidement.

L’écriture était une des victimes. Les universités ont longtemps enseignés la composition en anglais. Mais comment voulez-vous faire de la recherche sur la composition? Les professeurs qui enseignent les mathématiques peuvent faire des mathématiques d’origine, ceux enseignant l’histoire peuvent écrire des articles académiques sur l’histoire, mais qu’en est-il des professeurs enseignant la rhétorique ou la composition? Que quoi devraient-ils faire des recherches? Ce qui s’en rapproche le plus semble être la littérature anglaise. [3]

Et si à la fin du 19ème siècle, l’enseignement de l’écriture fut hérité des professeurs anglais, cela eut deux inconvénients: (a) un expert de la littérature n’est pas nécessairement lui même un bon écrivain, pas plus qu’un historien de l’art n’a à être un bon peintre, et (b) le sujet de l’écriture tend à être de la littérature car c’est ce qui intéresse le professeur.

Les grandes écoles imitèrent les universités. Les graines de nos expériences malheureuses du secondaire furent semées en 1892 quand l’Association pour l’ Education Nationale “recommanda officiellement que la littérature et la composition devait être un cours unique au secondaire. [4]

Le composant écrire des 3R se transforma alors vers l’anglais, avec la conséquence étrange que ce que les étudiants du secondaire avaient alors à écrire sur la littérature anglaise--- écrivaient sans même le réaliser, des imitations de ce que des professeurs d’anglais avaient publiés dans leurs revues quelques décennies avant.

Il n’est pas étonnant que cela paraisse un exercice inutile à l’étudiant, car nous avons maintenant retirés trois étapes du travail réel: les étudiants imitent les professeurs d’anglais, qui imitent les érudits classiques, qui sont simplement les héritiers d’une tradition de culture de ce qui était, il y a 700 ans, un travail nécessaire et fascinant.

Pas de Défense

L’autre grande différence entre un vrai essai et ce que l’on vous fait écrire à l’école est qu’un vrai essai ne prend pas de position et ne défend rien. Ce principe, comme l’idée que nous devons écrire sur de la littérature, se révèle être un autre reliquat intellectuel d’origines longtemps oubliées.

Il est souvent cru à tort que les universités médiévales étaient principalement des séminaires. En fait, elles étaient plus des écoles de lois. Et au moins dans notre tradition, les avocats et les hommes de loi, étaient formés à prendre les deux côtés d’un argument et d’en tirer le meilleur parti qu’il le pouvaient pour une affaire. Que ce soit la cause ou l’effet, cet esprit régnait dans les premières universités. L’étude de la rhétorique, l’art de l’argumentation persuasif, était un tiers du cursus du premier cycle. [5] Et après la leçon, la forme la plus courante de discussion était la dispute. Ceci est au moins théoriquement conservé dans notre soutenance de thèse actuelle: la plupart des gens considèrent les mots thèse et dissertation comme interchangeable, mais à l’origine, au moins, la thèse était une position prise par quelqu’un et la dissertation était l’argument avec lequel on la défendait.

Défendre une position peut être un mal nécessaire dans une dispute juridique, mais ce n’est pas la meilleure façon d’arriver à la vérité, comme je le pense les avocats seront les premiers à l’admettre. Ce n’est pas que vous raterez des subtilités de cette manière. Le vrai problème est que vous ne pouvez pas changer la question.

Et pourtant, ce principe est intégré dans la structure même de ce que l’on vous apprend au collège. La phrase est le sujet de votre thèse, choisi à l’avance, les paragraphes de soutien, les coups que vous portez dans le conflit, et la conclusion-- euh, quelle est la conclusion? Je n’en ai jamais été sur au collège. Il semble que nous étions juste supposés reprendre ce que nous avions dit dans le premier paragraphe, mais dans des mots suffisamment différents que nul ne le remarque. Pourquoi s’embarrasser? Mais quand vous comprenez les origines de cette sorte “d’essai”, vous voyez d’où vient la conclusion. Ce sont les remarques finales données au jury.

Une bonne rédaction doit être convaincante, certes, mais elle doit être convaincante parce que vous avez les bonnes réponses, pas parce que vous avez fait un bon travail d’argumentation. Lorsque je donne l’ébauche d’une dissertation à des amis, il y a deux choses que je veux savoir: Quels parties les ennuie et lesquels leur semble peu convaincantes? Les morceaux ennuyeux peuvent généralement être enlevés. Mais je n’essaye pas de régler le problème des parties peu convaincantes en argumentant plus intelligemment. Il me faut discuter de la question.

Au minimum, je dois avoir mal expliqué quelque chose. Dans ce cas, au cours de la conversation, je serais forcé de donner une explication plus claire, que je peux simplement incorporer dans l’essai. Combien de fois ai-je du modifier ce que je disais. Mais le but n’est jamais d’être convaincant en soi. Au fur et à mesure que le lecteur devient plus intelligent, convaincant et vérité deviennent identiques, donc si je peux convaincre les lecteurs intelligents je dois être près de la vérité.

Le genre d’écrit qui tente de persuader peut être une forme valable (ou au moins inévitable), mais il est historiquement inapproprié de l’appeler un essai. Un essai est quelque chose d’autre.

Essayer

Pour comprendre ce qu’est un véritable essai, nous devons à nouveau remonter dans l’histoire, bien que cette fois pas si loin. Pour Miche de Montaigne, qui en 1580 publia un livre de ce qu’il appela “Essais”. Il faisait quelque chose d’assez différent de ce que les hommes de loi faisaient et la différence est incorporé dans le nom. En effet, essayer est synonyme de tenter et un essai EST une tentative. Un essai est donc bien quelque chose que vous écrivez pour essayer de comprendre quelque chose.

Comprendre quoi? Vous ne savez pas encore. Ainsi vous ne pouvez pas commencer avec une thèse car vous n’en avez pas et pourriez ne jamais en avoir. Un essai ne commence pas par un énoncé, mais par une question. Dans un véritable essai, vous n’avez pas à prendre position et la défendre. Vous remarquez une porte entrouverte, alors vous l’ouvrez et allez voir ce qu’elle contient.

Si tout ce que vous voulez est de comprendre les choses, pourquoi avez-vous alors besoin d’écrire quelque chose? Pourquoi ne pas juste vous asseoir et penser? Hé bien voilà précisément la grande découverte de Montaigne. Exprimer des idées aide à les former. En effet, aide est un mot trop faible. La plupart de ce qui finit dans mes essais je ne les ai pensés que lorsque je me suis assis pour les écrire. C’est pourquoi je les écris.

Dans ce que vous écrivez dans votre école, en théorie, vous vous expliquez simplement au lecteur. Dans un véritable essai, vous écrivez pour vous-mêmes. Vous pensez tout haut.

Mais pas tout à fait. Tout comme inviter des gens chez vous vous force à nettoyer votre appartement, écrire quelque chose que d’autres liront, vous force à bien penser. Il est donc important d’avoir un public. Ce que j’ai écrit pour moi même n’est pas bon. Cela à tendance à s’épuiser. Lorsque je rencontre des difficultés, je trouve que je conclue avec quelques questions vagues et ensuite laisse dériver pour obtenir une tasse de thé.

De nombreux essais publiés s’épuisent de la même manière. Particulièrement ceux écrits par les équipes d’écrivains des magazines d’actualités. Les écrivains de l’extérieur ont tendance à fournir aux éditoriaux de variété une défense de position, qui en fait une droite ligne vers une  conclusion vibrante (et prédestinée). Mais les équipes d’écrivains se sentent obligés d’écrire quelque chose d’équilibré. Comme ils écrivent pour des magazines populaires, ils commencent par les questions les plus controversées, à partir desquelles -- puisqu’ils écrivent pour un magazine populaire -- ils reculent alors dans la terreur. L’avortement, pour ou contre? Ce groupe dit une chose, celui là une autre. Une chose est certaine: la question est complexe. (mais ne vous fâchez pas contre nous. Nous ne tirons aucune conclusion).

La Rivière

Les questions ne suffisent pas. Un essai doit apporter des réponses. Ils ne le font pas toujours, bien sur. Parfois vous commencez avec une question prometteuse et n’arrivez à rien. Mais ceux-là vous ne les publiez pas. Ceux sont comme des expériences qui apportent des résultats non concluants. Un essai que vous publiez doit dire au lecteur quelque chose qu’il ne sait pas déjà.

Mais ce que vous lui dites importe peu, tant que cela est intéressant. Je suis parfois accusé d’hésiter, de suivre des méandres. Dans le cas d’une écriture où l’on défend une opinion, cela pourrait être un défaut. Ici, vous n’êtes pas concernés par la vérité. Vous savez déjà ou vous allez, et vous voulez y allez directement, renversant tous les obstacles et traçant votre chemin à travers un sol marécageux. Mais ce n’est pas ce que vous essayez de faire dans un essai. Un essai est supposé être une recherche de la vérité. Cela paraîtrait suspect de ne pas hésiter.

Le méandre (alias Menderes) est une rivière en Turquie. Comme on pouvait s’y attendre, il serpente à travers le pays. Mais il ne le fait pas avec frivolité. La voie qu’il a découverte est la route la plus économique pour la mer. [6]

L'algorithme de la rivière est simple. A chaque étape, faire circuler. Pour l’essayiste, cela se traduit par: faire bouger l’intérêt. De tous les endroits où aller, choisissez le plus intéressant. On ne saurait avoir autant de prévoyance qu’une rivière. Je sais généralement toujours sur quoi je veux écrire. Mais pas les conclusions spécifiques que je veux atteindre; d’un paragraphe à l’autre je laisse les idées suivre leur cours.

Cela ne marche pas toujours. Quelquefois, comme une rivière, on se heurte à un mur. Alors je fais comme la rivière: je reviens en arrière. A un certain moment dans cet essai, j’ai trouvé qu’après avoir suivi un certain fil, j’ai manqué d’idées. J’ai du revenir en arrière de sept paragraphes et recommencé dans une autre direction.

Fondamentalement, un essai est un train de pensée -- mais un train assaini de la pensée, comme le dialogue est une conversation assainie. La pensée réelle, comme la conversation réelle est remplie de faux départs. Elle serait épuisant à lire. Vous devez couper et compléter pour souligner le fil conducteur, comme un illustrateur encre un dessin au crayon. Mais ne changez pas au point que vous perdriez la spontanéité de l’original.

Se tromper de côté de la rivière. Un essai n’est pas un ouvrage de référence. Ce n’est pas quelque chose que vous lisez à la recherche d’une réponse spécifique, et de vous sentir trompés si vous ne le trouvez pas. Je préfère lire un essai qui est parti dans une direction inattendue mais intéressante plutôt qu’un essai qui ne fait que suivre consciencieusement un cours prescrit.

Surprise

Alors, qu’est-ce qui est intéressant? Pour moi, la surprise est intéressante. Les interfaces, comme Geoffrey James l’a dit, devraient suivre le principe du grand étonnement. Un bouton qui ressemble à un bouton d’arrêt d’une machine doit la stopper, pas l'accélérer. Les essais doivent faire le contraire. Les essais doivent vise l’effet de surprise maximum.

Pendant longtemps j’étais effrayé de voler et ne pouvait voyager que par procuration. Lorsque des amis revenaient de lieux lointains, je ne leur demandais pas ce qu’ils avaient vu par politesse. Je voulais vraiment savoir. Et je trouvais que la meilleure façon d’obtenir des informations de leut part était de demander ce qui les avait surpris. A quel point était différent l’endroit de ce qu’ils en attendait? Ceci est une question extrêmement utile. Vous pouvez la poser à la plus inattentive des personnes, et vous extrairez des informations qu’ils ne savaient même pas avoir enregistrées.

Les surprises sont des choses que non seulement  vous ne saviez pas, mais qui contredisent les choses que vous pensiez savoir. Et ce sont alors les types de fait les plus précieux que vous pouvez obtenir. Ce sont comme de la nourriture qui n’est pas simplement saine, mais qui neutralise les effets malsains des choses que vous avez déjà mangés.

Comment trouvez-vous des surprises? Hé bien, c’est là que réside la moitié du travail d’écriture de l’essai. (L’autre moitié étant de vous exprimer correctement.) L’astuce consiste à vous utiliser vous même comme indicateur pour le lecteur. Vous ne devriez écrire que sur des choses auxquelles vous avez beaucoup réfléchies. Et tout ce qui vous surprend, ayant déjà beaucoup réfléchi à la question, surprendra probablement la plupart des lecteurs.

Par exemple, dans un essai récent, j’ai souligné que vous ne pouviez juger les programmeurs informatiques qu’en travaillant avec eux, personne ne sait qui sont globalement les meilleurs programmeurs. Je ne l’avais pas réalisé en commençant cet essai, et même maintenant je trouve cela un peu étrange. C’est ce que vous recherchez.

Donc, si vous voulez écrire des essais, vous aurez besoin de deux ingrédients: quelques sujets auxquels vous avez beaucoup réfléchis et une certaine capacité à dénicher l’inattendu.

A quoi devriez vous réfléchir? Mon opinion est que ça n’a pas d’importance-- que tout peut être intéressant si vous creusez assez le sujet. Une exception possible pourrait être des choses qui ont délibérément eu toutes les variations possibles enlevées, comme travailler dans un fast-food. Avec le recul, y avait-il quelque chose d’intéressant à travailler à Baskin-Robbins? Hé bien, il était intéressant de voir l’importance de la couleur pour les clients. Les enfants d’un certain âge désignaient la boîte en disant qu’ils voulaient du jaune. Voulaient ils de la vanille ou du citron? Ils vous regardaient fixement. Ils voulaient du jaune. Et puis il y eut le mystère de comprendre pourquoi les toujours favorites “Pralines ‘n Cream” étaient si attirantes. (Je pense maintenant que c’était le sel.) Et la différence entre père et mère dans leurs manières d’acheter de la crème glacée à leurs enfants: les pères tels des rois bienveillants distribuant des largesses, et les mères harcelées, cédant aux pressions. Donc, oui, il semble y avoir matière à réflexion même dans les fast-food.

Je n’ai cependant pas remarqué toutes ces choses à la fois. A seize ans, j’étais à peu près aussi attentif qu’un morceau de rocher. Je vois plus maintenant dans les fragments de ma mémoire que j’ai gardé de cet âge que je ne pouvais voir à ce moment, le vivant en direct juste en face de moi.

Observation

Donc la capacité à dénicher l’inattendu ne doit pas être simplement inné. Cela doit être quelque chose que vous pouvez apprendre. Comment l’apprenez vous?

Dans une certaine mesure, c’est comme apprendre l’histoire. Quand vous lisez l’histoire pour la première fois, cela est juste un tourbillon de noms et de dates. Rien ne semble coller. Mais plus vous apprenez, plus vous avez de crochets où suspendre de nouveaux faits -- ce qui veut dire que vous accumulez du savoir à ce qui est familièrement appelé un rythme exponentiel. Une fois que vous vous souvenez que les normands ont conquis l’Angleterre en 1066, cela retiendra votre attention lorsque vous entendrez que d’autres normands ont conquis l’Italie du sud à la même époque. Ce qui vous amènera à réfléchir à la Normandie, et prendre note lorsqu’un troisième livre mentionne que les normands n’étaient pas, comme la plupart de ce qu’on appelle maintenant la France, des tribus qui affluèrent lorsque l’empire Romain s’effondrait, mais des Vikings (normands = homme du nord) qui arrivèrent quatre siècles plus tard en 911. Ce qui rend plus facile à se souvenir que Dublin fut aussi fondée par des vikings en 840. Etc, etc.

Recueillir des surprises est un processus similaire. Plus vous voyez d’anomalies, plus facile il vous est d’en remarquer des nouvelles. Ce qui signifie, curieusement, que lorsque vous vieillissez, la vie devrait devenir de plus en plus surprenante. Lorsque j’étais enfant, j’avais l’habitude de penser que les adultes avaient tout compris. J’ai fait machine arrière. Ce sont les enfants qui ont tout compris. Ils sont simplement trompés.

Quand il s’agit de surprises, le riche s’enrichit. Mais (comme avec la richesse) il peut y avoir des habitudes de pensée qui aide tout au long du processus. il est bon d’avoir l’habitude de poser des questions, spécialement des questions commençant par pourquoi. Mais pas de la manière aléatoire qu’ont les enfants de trois ans. Il y a un nombre infini de questions. Comment trouver les plus fructueuses?

Je trouve particulièrement utile de se demander pourquoi sur des choses qui semblent mauvaises. Par exemple, pourquoi doit-il y avoir une connection entre l’humour et le malheur? Pourquoi trouvons nous amusant lorsqu’une personne, même si on l’aime, glisse sur une peau de banane? Il y a ici c’est sur un essai plein de surprises.

Si vous souhaitez faire remarquer des choses semblant mauvaises, vous trouvez qu’un certain degré de scepticisme sera utile. Je prends comme un axiome que nous n’achevons que un pourcent de ce que nous pourrions. Cela aide à contrecarrer la règle qui nous est martelé dans nos têtes étant enfants: que les choses sont telles qu’elles sont parce que c’est ainsi que les choses doivent être. Par exemple, toutes les personnes à qui j’ai parlé en écrivant cet essai avaient le même sentiment à propos des cours d’Anglais --  que le processus entier semblait inutile. mais aucun de nous n’avait le courage à ce moment là de faire l’hypothèse qu’il s’agissait en fait d’une erreur. Nous pensions tous qu’il y avait seulement quelque chose qui nous échappait.

J’ai le pressentiment que vous voulez faire attention non seulement aux choses semblant mauvaises, mais aux choses qui semblent mauvaises de façon humoristique. Je suis toujours heureux quand je vois quelqu’un rire en lisant l’ébauche d’un essai. Mais pourquoi devrai-je l’être? Je recherche les bonnes idées. Pourquoi les bonnes idées devraient elles être drôles? La connection peut être la surprise. Les surprises nous font rire, et les surprises sont ce que l’on veut apporter.

Je note des choses qui m’étonnent sur des carnets. Je n’ai jamais effectivement contourné en lisant et utilisant ce que j’ai écrit, mais j’ai tendance à reproduire les mêmes pensées plus tard. Ainsi l'intérêt principal des carnets est de consigner les choses qui traînent dans votre tête.

Les gens qui essaient d’être cool se trouveront dans une position désavantageuse au moment de récolter des surprises. être surpris c’est être trompé. Et l’essence de l’attitude cool, n’importe quel adolescent de quatorze ans pourrait vous le dire, c’est nil admirari. Quand vous vous trompez, ne vous attardez pas dessus; agissez simplement comme si de rien n’était et peut être que personne ne le remarquera.

Une des clés de l’attitude cool est d’éviter les situations où l’inexpérience peut vous faire paraître stupide. Si vous voulez être surpris vous devriez faire l’opposé. Apprenez plein de choses, parce que certaines des surprises les plus intéressantes sont les connections inattendues entre différents domaines. Par exemple, le jambon, le bacon, les cornichons et le fromage qui sont parmi les nourriture les plus agréables, étaient tous à l’origine prévu pour être des méthodes de conservation. De même que les livres et les peintures.

Tout ce que vous étudiez, histoire incluse-- mais l’histoire économique et sociale, pas l’histoire politique. L’histoire me semble tellement important qu’il serait une erreur de la traiter comme un simple champ d’étude. Une autre manière de le décrire c’est toutes les données dont nous disposons à ce jour

Entre autres choses, étudier l’histoire assure qu’il y a de bonnes idées attendant d’être découvertes juste sous notre nez. Les épées ont évoluées pendant l’âge de bronze depuis les dagues, qui (comme leurs prédécesseurs en silex) avaient une garde séparée de la lame.. Parce que les épées sont plus longues les gardes se cassaient sans cesse. Mais il fallut cinq cents ans avant que quelqu’un pense à fabriquer la garde et la lame d’une seule pièce.

Désobéissance

Avant tout, prenez l’habitude de faire attention aux choses auxquelles vous n’êtes pas supposés faire attention, soit parce qu’elles sont inappropriées ou pas importantes, ou que vous n’êtes pas censés travailler sur. Si vous êtes curieux sur quelque chose, suivez votre instinct. Suivez les fils qui attirent votre attention. SI il y a quelque chose pour lequel vous êtes réellement intéressés, vous trouverez qu’ils ont une étrange façon de tout ramener à elles, tout comme la conversation de personnes particulièrement fières de quelque chose qui ramène toujours tout à elles.

Par exemple, j’ai toujours été fasciné par la coiffure avec cette mèche, particulièrement cette manière extrême de ramener les cheveux en avant qui donne l’impression à certains hommes qu’ils portent un béret fait de leurs propres cheveux. Il s’agit certainement d’une petite chose à laquelle s’intéresser -- le genre de questionnement superficiel plutôt laissé aux adolescentes. Et pourtant il y a quelque chose en dessous. La question clé, je m’en rend compte, est de savoir comment celui avec cette coiffure ne se rend pas compte à quel point il est bizarre? Et la réponse est qu’il y est arrivé de façon progressive. Ce qui a commencé en peignant ses cheveux avec soin sur un petit carré est progressivement, sur vingt ans, devenu une monstruosité. La progressivité est très puissante. Et cette puissance peut être utilisée aussi à des fins constructives: tout comme vous pouvez vous tromper en ayant l’air d’être un monstre, vous pouvez aussi vous tromper en créant quelque chose de tellement grand que vous n’auriez pas osé planifier une telle chose. En effet, c’est ainsi que la plupart des bons logiciels sont créés. Vous commencez par écrire un noyau allégé (Comment cela pourrait-il être difficile?) et il devient progressivement un système d’exploitation complet. Donc, le prochain pas: pourriez vous faire la même chose pour la peinture, ou pour une nouvelle?

Vous voyez ce que vous pouvez extraire d’une question futile? Si il y a un petit conseil que je pourrais vous donner sur l’écriture d’essais, cela serait: ne faites pas comme on vous le dit. Ne croyez pas ce que vous êtes supposés croire. N’écrivez pas l’essai que les lecteurs attendent; On n’apprend rien de ce que l’on attend. Et n’écrivez pas de la manière que l’on vous a appris à l’école.

La forme de désobéissance la plus importante est d’écrire des essais sur tout. Heureusement, cette forme de désobéissance commence à se répandre. Il fut un temps où seul un petit nombre d’écrivains officiellement approuvés était autorisé à écrire des essais. Les magazines n’en publiaient que peu, et les jugeaient moins par ce qu’ils disaient que par qui le disait; un magazine peut publier une histoire d’un auteur inconnu si c’était suffisamment bon, mais s’ils publiaient un essai sur X, il devait être de quelqu’un qui était âgé d’au moins quarante ans et dont le titre professionnel  avait X dedans... Ce qui est un problème car il y a de nombreuses choses que des initiés ne peuvent dire précisément parce qu’ils sont des initiés.

Internet est en train de tout changer. N’importe qui peut publier un essai sur la toile, et il est jugé, comme il se doit pour tout essai, sur ce qui est dit, pas sur qui l’a écrit. Qui êtes vous pour écrire sur X? Vous êtes ce que vous avez écrit.

Les magazines populaires ont fait de la période entre l’essor de l’alphabétisation et l’arrivée de la télévision l’âge d’or de l’histoire courte. Internet peut aussi en faire l’âge d’or de l’essai. Et ce n’est certainement pas quelque chose que j’ai constaté en commençant à écrire ceci.

Notes

[1] Je pense à Nicolas Oresme (1323-1382). Mais il est difficile choisir une date, car il y avait une baisse soudaine de la scolarisation au moment où les européens eurent fini d’assimiler les sciences classiques. La cause peut avoir été la peste de 1347; l’évolution dans les progrès scientifiques correspond à la courbe de population.

[2] Parker, William R. "Where Do College English Departments Come From?"College English 28 (1966-67), pp. 339-351. Reprinted in Gray, Donald J. (ed). The Department of English at Indiana University Bloomington 1868-1970. Indiana University Publications.

Daniels, Robert V. The University of Vermont: The First Two Hundred Years. University of Vermont, 1991.

Mueller, Friedrich M. Letter to the Pall Mall Gazette.1886/87. Reprinted in Bacon, Alan (ed). The Nineteenth-Century History of English Studies. Ashgate, 1998.

[3] Je raccourcit un peu l’histoire. D’abord la littérature se trouvait derrière la philologie, qui (a) semblait être plus sérieuse et (b) était populaire en Allemagne, où la plupart des érudits de premier plan de cette génération ont été formés

Dans quelques cas, les professeurs d’écriture se transformèrent in situ en professeurs d’anglais. Francis James Child, qui fut le professeur Boylston de rhétorique à Harvard depuis 1851, devint en 1876 le premier professeur d’anglais d’université.

[4] Parker, op. cit., p. 25.

[5] Le programme de premier cycle ou trivium(d’où “trivial”) était composé de la grammaire latine, la rhétorique et la logique. Les candidats aux masters suivaient des études quadrivium d’arithmétiques, de géométrie, de musique et d’astronomie. Ensemble, ils formaient les sept arts libéraux.

L’étude de la rhétorique était hérité directement de Rome, où elle était considéré comme le sujet le plus important. Il ne serait pas loin de la vérité de dire que l’éducation dans le monde classique signifiait enseigner aux fils de propriétaires terriens à parler suffisamment bien parler pour défendre leurs intérêts dans les conflits politiques et judiciaires.

[6] Trevor Blackwell fait remarquer que cela n’est pas strictement vrai, car les bords extérieurs des courbes s’érodent plus vite.

Merci à Ken Anderson, Trevor Blackwell, Sarah Harlin, Jessica Livingston, Jackie McDonough, et Robert Morris pour la lecture des ébauches de cet article.